Science et Bouddhisme:
A la croissee des chemins


1. Un dialogue a-t-il une raison d’être?

En tant qu’astrophysicien étudiant la formation et l’évolution des galaxies, mon travail m’amène
constamment à m’interroger sur les notions de réel, de matière, de temps et d’espace. En tant que
vietnamien élevé dans la tradition bouddhiste, je ne peux m’empêcher de me démander comment le
bouddhisme envisage ces mêmes concepts. Mais je n’étais pas certain qu’une démarche consistant
à confronter la science et le bouddhisme puisse avoir un sens. Je connaissais surtout l’aspect
pratique du bouddhisme qui aide à acquérir la connaissance de soi, à progresser spirituellement, et
à devenir un être humain meilleur. Pour moi, le bouddhisme était avant tout une voie menant à l’
Eveil, une voie contemplative au regard principalement tourné vers l’intérieur. De plus, la science et
le bouddhisme utilisent des méthodes d’investigation du réel totalement différentes. En science, ce
sont l’intellect et la raison qui tiennent le rôle principal. Divisant, catégorisant, analysant, comparant
et mesurant, le scientifique exprime les lois de la nature dans le langage hautement élaboré des
mathématiques. L’intuition n’est pas absente en science, mais elle n’est utile  que si elle peut être
formulée dans une structure mathématique cohérente. Par contre, l’intuition –l’expérience intérieur-
joue le premier rôle dans la démarche contemplative. Elle n’essaie pas de fragmenter la réalité,
mais tente de l’appréhender dans sa totalité. Le bouddhisme ne fait pas appel aux instruments de
mesure et aux observations sophistiquées qui fournissent la base expérimentale de la science. Ses
énoncés sont de nature plus qualitative que quantitative. Je redoutais que le bouddhisme n’ait que
peu à dire sur la nature du monde phénoménal, car ce n’est pas sa préoccupation principale, alors
que c’est fondamentalement celle de la csience.

J’ai rencontré Matthieu Ricard pour la première fois lors de l’Université d’été à Andorre, en 1997.
Matthieu était la personne idéale avec qui aborder ces questions. Non seulement il avait une
formation scientifique, ayant recu son doctorat en biologie moléculaire de l’Institut Pasteur, mais il
connaissait bien la philosophie et les textes bouddhiques, étant devenu moine bouddhise vivant au
Népal depuis une trentaine d’années. Nous avons eu de passionnantes discussions au cours de
longues randonnées dans le décor grandiose des montagnes pyrénéennes. Notre discussion a été
mutuellement enrichissante. Elle a suscité de nouvelles interrogations, des points de vue inédits,
des synthèses inattendues qui demandaient et demandent encore approfondissement et
clarification. Je vais exposer ici les sujets principaux de nos discussions qui nous ont parfois réunis,
parfois opposés. Un livre – L’infini dans la paume de la main (Press Pocket, 2002) – est né de ces
échanges amicaux entre un astrophysicien né bouddhiste  qui souhaite confronter ses
connaissances scientifiques aves ses sources philosophiques, et un scientifique occidental qui est
devenu moine bouddhiste et dont l’expérience personnelle l’a conduit à comparer deux approches
de la réalité.

Au terme de nos conversations, je dois dire mon admiration accrue pour la manière dont le
bouddhisme analyse le monde des phénomènes. Il l’a fait de facon profonde et originale. Mais le but
ultime de la science et du bouddhisme n’est pas le même. La science s’arrête a l’étude et l’
interprétation des phénomènes, alors que pour le bouddhisme, le but est thérapeutique. En
comprenant la vraie nature du monde physique, nous pouvons nous libérer de la souffrance
engendrée par notre attachement erroné à la réalité apparente du monde extérieur et progresser
dans la voie de l’Eveil.

Ce n’est pas mon intention ici d’imprimer à la science des allures de mysticisme ni d’étayer le
bouddhisme par les découvertes de la science. La science fonctionne parfaitement et atteint le but
qu’elle s’est fixée sans aucun besoin d’un support philosophique du bouddhisme ou d’une autre
religion. Le bouddhisme est la science de l’Eveil, et que ce soit la Terre qui tourne autour du Soleil
ou le contraire ne change rien a l’affaire. Mais parce qu’ils représentent l’un comme l’autre une
quête de la vérité, dont les critères sont l’authenticité, la rigueur et la logique, leurs manières
respectives d’envisager le réel ne devraient pas déboucher sur une opposition irréductible, mais, au
contraire, sur une harmonieuse complémentarité. Le physicien Werner Heisenberg a écrit: ‘Je
considère que l’ambition de dépasser les contraires, incluant une synthèse qui embrasse la
compréhension rationelle et l’expérience mystique de l’unité, est le mythos, la quête, exprimé ou
inexprimé, de notre époque.’

Je discuterai dans les prochains chapitres des concepts bouddhiques de l’interdépendance
(chapitre 2), de la vacuité (chapitre 3) et de l’impermanence (chapitre 4) et comment ils
correspondent aux idées de la science moderne. Je décriai dans le chapitre 5 comment le
bouddhisme rejette l’idée d’un ‘principe anthropique’. Je conclus dansle chapitre 6 que la science et
la spiritualité sont deux modes de connaissance qui se complètent, et que l’homme a besoin des
deux pour ne pas perdre son humanité.


2. L’interdépendance

2.1. L’interdépendance des phénomènes dans le bouddhisme

L’interdépendance des phénomènes constitue un des principes fondamentaux du bouddhisme. Rien
ne peut exister de facon autonome, et être sa propre cause. Un objet ne peut être défini qu’en
termes d’autres objets et n’exister qu’en relation avec d’autres entités. Autrement dit, ceci surgit
parce que cela est. L’interdépendance est essentiel à la manifestation des phénomènes. Selon le
bouddhisme, la perception que nous avons du monde étant composé de phénomènes distincts
issus de causes et de conditions isolées est appelée ‘vérité relative’ ou ‘vérité trompeuse’. L’
experience du quotidien nous induit à croire que les choses ont une réalité objective indépendante,
comme si elles existaient de leur propre chef et possédaient une identité intrinsèque. Mais le
bouddhisme maintient que ce monde d’appréhension des phénomènes n’est juste qu’une
construction de notre esprit qui ne résiste pas à l’anlyse. Il soutient que c’est uniquement en relation
et en dépendance avec d’autres facteurs qu’un événement peut survenir. Une chose ne peut surgir
que si elle est reliée, conditionnée et conditionnante. Une entité qui existerait indépendamment de
toutes les autres devrait soit exister depuis toujours, soit ne pas exister du tout. Elle ne pourrait agir
sur rien et rien ne pourrait agir sur elle.

Le bouddhisme envisage donc le monde comme un vaste flux d’événements reliés les uns aux
autres et participant tous les uns des autres. La facon dont nous percevons ce flux cristallise
certains aspects de cette globalité de manière purement illusoire et nous fait croire qu’il s’agit d’
entités autonomes dont nous sommes entièrement séparés. Le bouddhisme ne nie pas la vérité
conventionnelle, celle que l’homme ordinaire voit ou que le savant détece, ni ne conteste les lois de
cause à effet, ou les lois physiques ou mathématiques.Il affirme simplement que, si on va au fond
des choses, il y a une différence entre la facon dont le monde nous apparait et sa nature ultime.

L’aspect le plus subtil de l’’interdépendance concerne la  relation entre la ‘base de désigntion’ et la
‘désignation d’un phénomène, La localisation, la forme, la dimension, la couleur ou toute autre
caractéristipue apparente d’un phénomène sont des bases de désignation. Leur ensemble
constitue la désignation de l’objet, une construction mentale qui attribue une existence autonome
illusoire à cet objet. Dans notre expérience de tous les jours, ce n’est guère l’existence nominale d’
un objet qui nous apparait, mais sa désignation. Le bouddhisme ne dit pas que l’objet n’existe pas
puisque nous en faisons l’expérience, évitant ainsi la position nihiliste qui lui est souvent attribuée à
tort. Mais il affirme aussi que cette existence n’est pas autonome et est purement interdépendante,
évitant ainsi la position réaliste matérialiste. Il adopte la Voie médiane selon laquelle un phénomène
ne possède pas d’existence autonome, mais n’est pas néanmoins inexistant, et peut interagir et
fonctionner selon les lois de la causalité.


2.2 La non-séparabilité en mécanique quantique

Un concept scientifique qui est étonnement proche du concept bouddhique d’interdépendance est
celui de non-séparabilité en mécanique quantique, basé sur la célèbre expérience de pensée
proposée par Einstein, Podolsky et Rosen (EPR) en 1935. En termes simplifiés, l’expérience est la
suivante. Imaginons une particule qui se désintègre spontanément en deux photons A et B. Pour
des raisons de symétrie, les deux photons partent dans des directions opposées. Si A part vers le
nord, nous détectons B au sud. Jusque-là, apparemment, rien d’extraordinaire. Mais c’est oublier les
bizarreries de la mécanique quantique: avant d’être capturé par le détecteur, A ne présentait pas un
aspect de particule, mais celui d’une onde. Cette onde n’étant pas localisée, il existe une certaine
probabilité pour que A se trouve dans n’importe quelle direction. C’est seulement quand il est capté
que A se métamorphose en particule et ‘apprend’ qu’il se dirige vers le nord. Mais si, avant d’être
capturé, A ne ‘savait’ pas à l’avance quelle direction il allait prendre, comment B aurait-il pu ‘deviner’
à l’avance le comportement de A et régler le sien de facon à être capté au même instant dans la
direction opposée? Cela n’avait aucun sens, à moins d’admettre que A pouvait informer
instantnément B de la direction qu’il avait prise. Mais aucun signal ne peut voyager plus vite que la
lumière. ‘Dieu n’envoie pas de signaux télépathiques’ disait Einstein. Celui-ci conclut donc que la
mécanique quantique ne donnait pas une description complète de la réalité. Selon lui, il devait
exister des ‘variables cachées’ qui décrivaient les deux photons: A ‘savait’ quelle direction il allait
prendre et la ‘communiqué’ à B avant de se séparer de ce dernier.

Et pourtant Einstein se trompait. En 1964, le physicien John Bell concut un théorème mathématique
connu sous le nom d’ ‘inégalité de Bell’ qui devait être vérifié expérimentalement s’il y avait des
variables cachées. En 1982, le physicien Alain Aspect et son équipe à Orsay ont réalisé une série d’
expériences sur des paires de photons, avec le résultat que l’inégalité de Bell était
systématiquement violée. La mécanique quantique avait raison et Einstein avait tort. Dans l’
expérience d’Aspect, les photons A et B étaient séparés de 12 mètres, et B ‘savait’ instanément ce
que A faisait. Dans l’expérience la plus récente de Nicolas Gisin et de son équipe à Genève, les
photons sont séparés de 10 kilomètres et les comportements de A et B sont toujours parfaitement
corrélés. Cela est étrange seulement si nous supposons, comme Einstein, que la réalité est
morcelée et localisée sur chacun des photons. Le paradoxe n’est plus si nous admettons que A et B
font partie d’une réalité globale quelle que soit la distance qui les sépare, même s’ils se trouvaient à
deux bouts de l’univers. A n’a pas besoin d’envoyer un signal à B car tous les deux font partie d’une
même réalité. La mécanique élimine ainai toute idée de localisation. Elle confère un caractère
holistique à l’espace. Les notions d’ ‘ici’ et de ‘là’ n’ont plus de sens, car ‘ici’ est identique à ‘là’. Les
physiciens appellent cela la ‘non-séparabilité’.


2.3 Le pendule de Foucault et l’interdépendance du macrocosme.

L’interdépendance des phénomènes ne se limite pas au monde atomique, mais caractérise l’univers
tout entier. Une expérience de physique célèbre et fascinante, celle du pendule de Foucault, révèle
cette interdépendance du macrocosme. Le physicien Léon Foucault s’est servi de son pendule pour
démontrer la rotation de la Terre en 1851. Nous sommes tous familiers avec le comportement du
pendule: son plan d’oscillation pivote au fil des heures. Si le pendule était aux pôles Nord ou Sud, le
plan ferait un tour complet en exactement vingt-quatre heures. Foucault réalisa correctement que,
en fait, c’était la Terre qui tournait alors que le plan d’oscillation du pendule restait fixe.

Mais une question reste: le plan du pendule reste fixe par rapport à quel repète? Le pendule est
attaché au plafond d’un bâtiment sur Terre. La Terre nous transporte à quelque 30 km/s autour du
Soleil, qui lui-même tourne autour du centre de la Voie lactée à 230 km/s. Notre galaxie tombe à son
tour vers la galaxie Andromède à 90 km/s. La Groupe Local de galaxies, don’t la voie lactée et
Andromède constituent les membres les plus massifs, tombe à 600km/s vers l’amas de la Vierge et
vers le superamas du Centaure, attiré par leur gravité. L’ensemble tombe à son tour vers le Grand
Attracteur, un ensemble de quelques dizaines de milliers de galaxies. Tous ces groupements de
galaxies sont relativement proches. Et pourtant le pendule de Foucault n’ajuste pas son
comportement en fonction de cet environment proche, mais en fonction des amas de galaxies les
plus éloignés, c’est à dire de l’univers tout entier. Comment expliquer ce comportement? La réponse
n’est pas connue. Le physicien Ernst Mach y voyait une sorte d’omniprésence de la matière et de
son influence. Selon lui, la masse d’un objet – ici le pendule de Foucault—qui détermine son
mouvement, est le résultat de l’univers tout entier sur cet objet à travers une influence mystérieuse
distincte de la gravité. De nouveau, nous retrouvons de concept bouddhiste de l’interdépendance.
Chaque partie porte en elle la totalité, et de chaque partie dépend tout le reste.


3. La vacuité: L’absence d’une réalité intrinsèque


La notion d’interdépendance nous amène dirrectement à l’idée bouddhique de la ‘vacuité’, qui ne
signifie pas ‘néant’ (le bouddhisme a été souvent accusé à tort de nihilisme), mais ‘absence d’
existence propre’. Parce que tout est interdépendant, rien n’existe en soi ni n’est sa propre cause. L’
idée d’une réalité solide et autonome n’est pas valide. De nouveau, la mécanique quantique tient
des propos étonnement similaires. Selon Bohr et Heisenberg, nous ne pouvons plus parler d’atomes
ou d’électrons en termes d’entités réelles possédant des propriétés bien définies, telles la vitesse
ou la position. Nous devons les considérer comme formant un monde non plus de choses et de
faits, mais de potentialités. La nature même de la matière et de la lumière devient un jeu de
relations interdépendantes. Elle n’est plus intrinsèque, mais peut changer par l’interaction entre l’
observateur et l’objet observé. Cette nature n‘est plus unique, mais duelle. La lumière et la matière
n’ont pas une existence intrinsèque parce qu’ils peuvent apparaitre soit comme onde soit comme
particule dépendant de l’appareil de mesure. Ces deux aspects sont complémentaires et
indissociables l’un de l’autre. C’est ce que Bohr appelait le ‘principe de complémentarité’. Le
phénomène que nous appelons ‘particule’ prend la forme d’ondes quand on ne l’observe pas. Dès
qu’il y a mesure ou observation, il reprend son aspect de particule. Parler d’une réalité intrinsèque
pour une particule, d’une réalité existant sans qu’on l’observe, n’a pas de sens car on ne peut
jamais l’appréhender. Le concept d’ ‘atome’ n’est qu’un moyen commode pour relier en un schéma
logique et cohérent diverses observations du monde des particules. Bohr parlait de l’impossibilié d’
aller au-delà des faits et résultats des expériences et mesures: ‘Notre description de la nature n’a
pas pour but de révéler l’essence réelle des phénomènes, mais simplement de découvrir autant que
possible les relations entre les nombreux aspects de notre existence. ‘La mécanique quantique
relativise radicalement la notion d’objet en la subordonnant à celle de mesure, c’est à dire à celle d’
un événement. De plus, le flou quantique impose une limite fondamentale à la précision des
mesures. Il existera toujours une incertitude soit dans la position, soit dans la vitesse d’une
particule. La matière a perdu sa substance.


4. L’impermanence au coeur de la réalité

Pour le bouddhisme, l’interdépendance est intimement liée à l’impermanence des phénomènes. On
distingue l’impermanence grossière –le changement des saisons, l’érosion des montagnes, le
passage de la jeunesse à la vieillesse- et l’impermanence subtile: à chaque moment infinitésimal,
tout ce qui semble exister se transforme. L’univers n’est pas fait d’entités solides et distinctes, mais
est comme un vaste flux d’événements et de courants synamiques tous interconnectés et
interagissant continuellement. Ce concept de changement perpétuel et omniprésent rejoint ce que
dit la cosmologie moderne. L’immuabilité aristotélicienne des cieux et l’univers statique de Newton
ne sont plus. Tout bouge, tout change, tout est impermanent, du plus petit atome à l’univers entier
en passant par les galaxies, les étoiles et les hommes.

Propulsé par une explosion primordiale, l’univers se dilate. Cette nature dynamique est décrite par
les équations de la relativité. Avec la théorie du big bang, l’univers a acquis une histoire. Il a un
commencement, un passé, un présent et un futur. Il mourra un jour dans un brasier infernal ou dans
un froid glacial. Toutes les structures de l’univers –planètes, étoiles, galaxies ou amas de galaxies-
sont en mouvement perpétuel et participent à un immense ballet cosmique: mouvement de rotation
autour d’elles-memes, de révolution, d’éloignement ou d’approche les unes par rapport aux autres.
Elles aussi ont une histoire: elle naissent, évoluent et meurent. Les étoiles suivent des cycles de vie
et de mort qui se mesurent en millions, voire en milliards d’années.

Le monde atomique et subatomique n’est pas en reste. Là aussi, tout est impermanence. Les
particules peuvent changer de nature: un quark peut changer de famille ou de ‘saveur’, un proton
peut devenir un neutron avec émission d’un position et d’un neutrino. Dans des processus d’
annihilation avec l’antimatière, la matière peut se muer en pure énergie. Le mouvement d’une
particule peut se transformer en particule, ou vice versa. En d’autres termes, la propriété d’un objet
peut se trasformer en particule. Grâce au flou quantique de l’énergie, l’espace qui nous entoure est
peuplé d’un nombre inimaginable de particules dites ‘virtuelles’, à l’existence fantomatique et
éphémère. Apparaissant et disparaissant dans des cycles de vie et de mort d’une durée
infinitésimale, elles exemplifient l’impermanence au plus haut degré.


5. Existe-t-il un principe anthropique?

Malgré les convergences remarquables décrites précédemment, il y a un domaine où le
bouddhisme peut entrer en conflit avec la cosmologie moderne. Cela concerne le fait que l’univers a
eu un début et qu’il a été réglé de facon extrêmement précise pour l’apparition de la vie et de la
conscience.

5.1 Le fantôme de Copernic

Depuis le XVIe siècle, l’homme n’a cessé de rapetisser dans l’espace. En 1543, Copernic déloge la
Terre de sa place centrale et la relègue au rang de simple planète tournant autour du soleil. Depuis
le fantôme de Copernic n’a pas cessé de nous hanter. Si notre planète n’occupait pas le centre du
monde, notre astre devait surement l’occuper. Mais voilà que Harlow Shapley découvre que le soleil
n’est qu’une simple étoile de banlieue parmi la centaine de milliards d’autres qui composent notre
galaxie. La Voie lactée n’est elle-même, on le sait maintenant, qu’une parmi les quelque cent
milliards de galaxies de l’univers observable, dont le rayon s’étend à quinze milliards d’années-
lumière. L’homme n’est qu’un grain de sable sur la vaste plage cosmique. Cette réduction de l’
homme à l’insignifiant conduisit au cri d’angoisse de Pascal au XVIIe siècle: ‘Le silence éternel des
espaces infinis m’effraie’, auquel firent écho, trois siècles plus tard, le biologiste Jacques Monod: ‘L’
homme est perdu dans l’immensité indifférente de l’univers où il a émergé par hasard’, et le
physicien Steven Weinberg: ‘Plus on comprend l’univers, plus il nous apparait vide de sens’.

5. 2 Le principe anthropique

Je ne pense pas que l’homme ait émergé par hasard dans un univers qui lui est totalement
indifférent. Au contraire, tous deux sont en étroite symbiose: si l’univers est si vaste, c’est pour
permettre notre présence. La cosmologie moderne a découvert que l’existence de l’être humain
semble être inscrite dans les propriétés de chaque atome, étoile et galaxie de l’univers et dans
chaque loi physique qui régit le cosmos. L’univers semble être parfaitement réglé pour l’apparition d’
un observateur intelligent capable d’apprécier son organisation et son harmonie. Cet énoncé est
appelé ‘principe anthropique’, du grec ‘anthropos’ qui veut dire ‘homme’. Deux remarques s’
imposent. D’abord le qualificatif ‘anthropique’ est mal choisi. Il sous-entend que l’univers tend vers l’
homme exclusivement. En fait, les arguments anthropiques s’appliquent à toute forme d’intelligence
dans l’univers. Deuxièmement, la définition que j’ai donnée ne concerne que la version dite ‘forte’ du
principe anthropique. Il existe aussi une version ‘faible’ qui ne suppose pas une intention dans l’
organisation de la nature et qui dit: ‘Les propriétés de l’univers doivent être compatibles avec l’
existence de l’homme.’ C’est presque une tautologie, et je ne m’y attarderai plus.

Quel est le fondement scientifique du principe anthropique? L’évolution de l’univers est déterminée
par deux types d’informations: 1) ses conditions initiales telles son contenu en masse et énergie,
son taux initial d’expansion, etc. et 2) une quinzaine de nombres dits ‘constantes physiques’ tels que
la constante de gravitation, la constante de Planck, la masse des particules élémentaires, la vitesse
de la lumière, etc. Nous pouvons mesurer la valeur de ces constantes avec une très grande
précision, mais nous ne disposons d’aucune théorie physique expliquant pourquoi ces constantes
ont la valeur qu’elles ont plutôt qu’une autre. En construisant des modèles d’univers avec des
conditions initiales et des constantes physiques différentes, les astrophysiciens se sont rendus
compte qu’elles ont été réglées de manière extrêmement précise pour l’émergence de la vie et de la
conscience. Si les conditions initiales et les constantes physiques étaient légèrement différentes,
nous ne serions pas ici pour en parler. Considérons par exemple la densité initiale de matière dans l’
univers. La matière exerce une force gravitationelle attractive qui s’oppose à l’impulsion de l’
explosion primordiale et ralentif l’expansion universelle. Si la densité initiale était trop élevée, l’
univers s’effrondrerait sur lui-même au bout d’un million d’années, d’un siècle ou même d’un an,
dépendant de la valeur exacte de la densité. Ce laps de temps serait trop court pour que l’alchimie
nucléaire des étoiles produise les éléments lourds, comme le carbone, nécessaires à la vie. Par
contre, si la densité initiale de matière était insuffisante, la force de gravité serait trop faible pour
que les étoiles se forment. Sans étoiles, adieu aux éléments lourds et à la vie! Tout se joue sur un
équilibre très délicat. La densité initiale de l’univers doit être réglée avec une précision de 10**-60.
La précision stupéfiante de ce réglage est comparable à celle dont devrait être capable un archer
pour planter une flèche dans une cible carrée d’un centimètre de côté qui serait placée aux confins
de l’univers, à une distance de quinze milliards d’années-lumière! La précision du réglage dépend
de la constante ou de la condition initiale dont il s’agit, mais dans tout les cas, un changement infime
entrainerait la stérilité de l’univers.


5.3 Hasard ou nécessité?

Comment expliquer un réglage d’une si grande précision? Il me semble que nous avons deux
possiblités: la précision du réglage est le résultat soit du hasard soit de la nécessité. Dans l’
hypothèse du hasard, il nous faut postuler une infinité d’univers parallèles en plus du nôtre (ces
univers multiples forment un ‘multitivers’). Chacun de ces univers aurait une combinaison différente
de constantes physiques et conditions initiales. Mais seul le nôtre aurait la combinaison gagnante
nécessaire pour l’émergence de la vie et de la conscience. Toutes les autres univers auraient une
combinaison perdante et seraient stériles. Par contre, si nous rejetons l’hypothèse d’univers
parallèles et adoptons celle d’un seul univers, le nôtre, alors nous devons postuler l’existence d’un
principe créateur qui a ajusté l’évolution de l’univers dès son début.

Comment décider? La science ne peut pas nous aider à choisir entre ces deux possibilités. En fait, il
y a plusieurs scénarios scientifiques qui permettent l’existence d’univers multiples. Par exemple,
pour contourner la description de la réalité en termes d’ondes de probabilités par la mécanique
quantique, le physicien Hugh Everett a proposé que l’univers se divise en deux exemplaires chaque
fois que s’offre une alternative ou un choix. Certains univers ne se distingueraient du nôtre que par
la position d’un seul électron dans un seul atome. D’autres seraient radicalement différents, Ils
auraient d’autres constantes physiques, d’autres conditions initiales et d’autres lois physiques. Un
autre scénario de multivers est celui d’un univers cyclique avec une série infinie de big bang et de
big crunch. Chaque fois que l’univers renait de ces cendres pour repartir dans un nouveau big
bang, il le fait avec une nouvelle combinaison de constantes physiques et de conditions initiales.
Une troisième possibilité est la théorie de Andrei Linde dans laquelle chacune des innombrables
fluctuations de la mousse quantique originelle donne naissance à un univers. Notre monde ne serait
qu’une petite bulle dans un méta-univers composé d’une infinité d’autres bulles qui n’abriteraient
pas de vie consciente, la combinaison de leurs constantes physiques et de leurs conditions initiales
ne le permettant pas.

Je ne souscris pas à l’idée d’univers multiples. Qu’ils soient inaccessibles à l’observation, et donc
invérifiables, fait violence à ma conception de la science. Sans vérification expérimentale, la science
a tôt fait de s’enliser dans la métaphysique. D’autre part, le rasoir d’Occam suggère qu’une
explication simple d’un phénomène a plus de chances d’être vraie qu’une explication compliquée.
Pourquoi, dans ce cas, créer une infinité d’univers infertiles juste pour en avoir un qui soit conscient
de lui-même? Dans mon travail d’astronome, j’ai l’immense chance d’aller à des observatoires pour
contempler le cosmos. Je suis toujours émerveillé par son organisation, sa beauté et son harmonie.
Cela est difficile pour moi d’attribuer toute cette splendeur au pur hasard. Si nous rejetons l’idée d’
univers multiples et acceptons celle d’un univers unique, le nôtre, alors il me semble que nous
devons parier, tel Pascal, sur l’existence d’un principe créateur responsable du réglage
extrêmement précis de l’univers. Pour moi, ce principe n’est pas un Dieu personnifié, mais un
principe panthéiste omniprésent dans la Nature, semblable à celui dont parlaient Einstein et
Spinoza. Einstein l’a décrit ainsi: ‘Il est certain que la conviction, apparentée au sentiment religieux,
que le monde est rationnel, ou au moins intelligible, est à la base de tout travail scientifique un peu
élaboré. Cette conviction constitue ma conception de Dieu. C’est celle de Spinoza. ‘


5.4 Le bouddhisme n’accepte pas le concept d’un principe créateur

Le pari pascalien d’un principe créateur que je viens d’énoncer est contraire à l’optique
bouddhique. Le bouddhisme considère que les propriétés de l’univers n’ont pas besoin d’être
réglées pour que la conscience apparaisse. Selon lui, les flots de conscience et l’univers matériel
coexistent depuis toujours dans un univers sans début. Leur ajustement mutuel et leur
interdépendance est la condition même de leur coexistence. J’admets que le concept d’
interdépendance offre une explication pour le réglage si précis de l’univers. Mais il est moins évident
que ce concept puisse répondre à la question existentielle de Leibniz: ‘Pourquoi y a-t-il quelque
chose plutôt que rien? Car le rien est plus simple et plus facile que quelque chose. De plus, à
supposer que des choses doivent exister, il faut qu’on puisse rendre compte du pourquoi elles
doivent exister ainsi et non autrement. ‘J’ajouterai: ‘Pourquoi les lois physiques sont-elles ce qu’elles
sont et non autres?’ Ainsi nous pourrions très bien imaginer vivre dans un univers décrit seulement
par les lois de Newton. Or ce n’est pas le cas. Ce sont les lois de la mécanique et de la relativité qui
rendent compte de l’univers connu.

L’optique bouddhique soulève d’autres questions. S’il n’y a pas de créateur, l’univers ne peut être
créé. Il n’a donc ni commencement ni fin. Le seul univers compatible avec le point de vue
bouddhique est donc un univers cyclique, avec une série sans fin de big bang et de big crunch.
Scientifiquement, le fait que l’univers va un jour s’effrondrer sur lui-même, donnant lieu à un big
crunch, est néanmoins loin d’être établi. Cela dépend de la quantité totale de matière invisible et d’
énergie ‘noire’ dans l’univers. Les dernières observations astronomiques semblent indiquer un
univers plat dont l’expansion ne s’arrêtera qu’après un temps infini, ce qui semblerait, en l’état
actuel de nos connaissances, exclure un univers cyclique. Quant au concept de flots de conscience
coexistant avec l’univers dès les premières fractions de seconde du big bang, la science est encore
très loin de pouvoir le vérifier. Certains neurobiologistes pensent qu’il est nul besoin d’un continuum
de conscience coexistant avec la matière, que le premier peut émerger de la deuxième, une fois que
celle-ci ait passé un certain seuil de complexité.  


6. Science et spiritualité: deux fenêtres pour contempler la
réalité

Il existe donc une convergence et une résonance certaines entre les deux visions, bouddhiste et
scientifique, du réel. Le concept d’interdépendance qui est au coeur du bouddhisme évoque de
manière étonnante la globalité du monde mise en évidence par l’expérience EPR à l’échelle
atomique et subatomique, et par le pendule de Foucault à l’échelle du cosmos. Le concept
bouddhique de la vacuité trouve son pendant scientifique dans la nature duale de la lumière et de la
matière en mécanique quantique. Parce qu’un photon est soit onde soit particule dépendant de la
facon dont on l’observe, il ne peut pas avoir d’existence intrinsèque. Le concept bouddhique de l’
impermanence fait écho au concept d’un univers en évolution constante. Rien n’est statique, tout
bouge, tout change, tout se transforme, du plus petit atome aux structures les plus grandes de l’
univers. L’univers lui-même a acquis une histoire.

J’ai aussi mentionné certains concepts où il peut y avoir désaccord entre la science et le
bouddhisme. Le bouddhisme rejette l’idée d’un commencement de l’univers et donc d’un principe
créateur. Pour lui, laconscience est distincte de la matière, coexistant dans un univers sans début.

Les manières respectives d’envisager le réel du bouddhisme et de la science ont débouché, non
pas sur une contradiction aigue, mais sur une convergence harmonieuse. Bien que leurs méthodes
d’investigation soient radicalement différentes – la science repose sur l’expérimentation et les
théories alors que la contemplation joue le rôle principal dans le bouddhisme- tous les deux sont
des fenêtres donnant sur la réalité, et ils sont chacun valides dans leurs domaines respectifs. La
science nous donne accès à la connaissance ‘conventionnelle’. Son but est d’étudier le monde des
phénomènes. La science est neutre. Elle ne s’occupe pas de morale ni d’éthique. Ses applications
techniques peuvent nous faire du bien ou du mal. Par contre, la contemplation a pour but notre
transformation intérieur afin que nous soyons capables d’aider les autres. La science utilise des
instruments toujours plus perfectionnés. Dans l’approche contemplative, l’esprit est le seul
instrument. Le contemplatif examine le fonctionnement des pensées et tente de comprendre
comment ses pensées s’enchainent pour finalement l’enchainer. Il observe les mécanismes du
bonheur et de la souffrance et essaie d’identifier les processus mentaux qui lui apportent paix
intérieure et satisfaction profonde afin de les développer, et ceux qui, au contraire, détruisent sa
sérénité afin de les éliminer. La science pous apporte des informations, mais n’a rien à voir avec
notre progrès spirituel et notre transformation intérieure. Par contre, l’approche contemplative doit
provoquer en nous une transformation personnelle profonde dans la facon dont nous percevons le
monde et agissons sur lui. Le bouddhiste, en réalisant que les objets n’ont pas d’existence
intrinsèque, diminue son attachement à ces objets, ce qui diminue sa souffrance. La scientifique,
avec la même réalisation, se contente de la considérer comme un progrès intellectuel, sans
remettre en cause ni sa vision profonde du monde, ni sa manière de vivre.

Confronté à des problèmes éthiques ou moraux urgents, comme en génétique, la scientifique a
besoin de la spiritualité pour l’aider à ne pas oublier son humanité. Einstein l’a exprimé
admirablement: ‘La religion du futur sera une religion cosmique. Elle devra transcender l’idée d’un
Dieu existant en personne et éviter le dogme et la théologie. Couvrant aussi bien le naturel que le
spirituel, elle devra se baser sur un sens religieux né de l’expérience de toutes les choses,
naturelles et spirituelles, considérées comme un ensemble sensé… Le bouddhisme répond à cette
description… S’il existe une religion qui pourrait être en accord avec les impératifs de la science
moderne, c’est le bouddhisme.’



                                                             
TRINH XUAN THUAN
                                           Département d’Astronomie, Université de Virginie