Un monde irréductible
à celui du réel

Ce n’est pas sur l’artiste, mais sur le non-artiste, que la peinture agit seulement comme un
mode de représentation; celui que bouleverse le Boeuf écorché de Rembrandt, l’
Adoration des Bergers de Piero della Francesca, la Maison de Vincent de Van Gogh, voit-
il en ces tableaux des spectacles, même admirables? De même que telle suite d’accords
fait comprendre soudain qu’il existe un monde musical; quelques vers, un monde de la
poésie; de même un certain équilibre ou déséquilibre  décisif de couleurs et de lignes
bouleverse celui qui découvre que la porte entr’ouverte là est celle d’un autre monde. Non
d’un monde nécessairement surnaturel ou magnifié; mais d’un monde irréductible à celui
du réel.


L’art nait précisément de la fascination de l’insaisissable, du refus de copier des
spectacles; de la volonté d’arracher les formes au monde que l’homme subit pour les faire
entrer dans celui qu’il gouverne. L’artiste pressent les limites de cette incertaine
possession; mais sa vocation est liée, à son origine puis à plusieurs reprises avec moins d’
intensité, au sentiment violent d’une aventure. Il n’a peut-être ressenti d’abord que la
nécessité de peindre. Quels que soient les dons que montrent les premiers essais
auxquels il s’arrête, et quelle que soit la forme de son apprentissage, il sait pourtant qu’il
commence un voyage vers un pays inconnu, que cette première étape n’a pas d’
importance, et qu’ <<il doit arriver quelque chose>>.

L’art a ses impuissants et ses imposteurs – moins nombreux pourtant que ceux de l’
amour. On confond sa nature avec le plaisir qu’il peut apporter; mais, comme l’amour, il
est passion, non plaisir: il implique une rupture des valeurs du monde au bénéfice d’une
seule, obsédante et invulnérable. L’artiste a besoin de ceux qui partagent sa passion, ne
vit pleinement que parmi eux. Semblable au Donatello de la légende, qui fait durer son
agonie pour que ses amis aient le temps de remplacer le médiocre crucidix que soulève
as poitrine haletante pae celui de Brunelleschi…

Comme toute conversion, la découverte de l’art est la rupture d’une relation entre un
homme et le monde. Elle connait l’intensité profonde de ce que les psychanalystes
nomment les affects. Créateurs et amateurs, tous ceux pour qui l’art existe, tous ceux qui
peuvent être aussi sensibles aux formes créées par lui qu’aux plus émouvantes des
formes mortelles, ont en commun leur foi en une puissance particulière de l’homme. Ils
dévalorisent le réel comme le dévalorise le monde chrétien et tout monde religieux; et
comme les chrétiens, ils le dévalorisent par leur foi dans un privilège, par l’espoir que l’
homme, et non le chaos, porte en soi la source de son éternité.


                                                           ANDRÉ MALRAUX
                                                   
Les voix du silence, éd. Gallimard.



______________



Barbara

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t’ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même ce jour-là
N’oublie pas
Un homme sous un porche s’abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t’es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m’en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j’aime
Même si je ne les ai vus qu’une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s’aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N’oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l’arsenal
Sur le bateau d’Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d’acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme it pleuvait avant
Mais ce n’est plus pareil et tout est abimé
C’est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n’est même plus l’orage
De fer d’acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l’eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Don’t il ne reste rien.



JACQUES PRÉVERT
Paroles, éd. Gallimard.



_______________




The sky is just beyond
the roof

The sky is just beyond the roof
So blue,so calm;
A treetop just beyond the roof
Rocks its slow palm.

The chime in the sky that I see
Distantly rings;
A bird on the tree that I see
Plaintively sings.

My God, my God, but life is there,
Tranquil and sweet;
This peaceful murmur that I hear
Comes from the street!

What have you done, you who stand here,
In tears and ruth?
Say, what have you done, you who are here,
With your lost youth?



PAUL VERLAINE
(
TR: BERGEN APPLEGATE)



_____________